J’entendais quelques fois cette anecdote, quand adolescent, je venais à Fronton donner un coup de main aux vendanges chez Barthélémy Bessières.
L’abbé Monfraix, curé-doyen de Fronton depuis quelques mois, faisait sa promenade matutinale, totalement absorbé par la lecture de son bréviaire. Descendant à grands pas la côte de La Fontaine, il avait l’habitude de passer devant la maison du Pincard sans ralentir son pas, ni se laisser distraire de sa Sainte-Lecture.
En fait, l’abbé craignait quelque peu le Pincard. Ils étaient pourtant un peu de la même famille, la fille du vigneron ayant épousé le frère du prêtre une petite dizaine d’années plus tôt. Mais le vieil homme était un indécrottable anticlérical, un
bouffeur de curés comme on disait en langage populaire. Et il ne perdait pas une occasion de s’amuser aux dépends des hommes d’église. Le prédécesseur de l’abbé Monfraix l’en avait averti lors de la passation de pouvoirs, lui qui avait eu à supporter maintes fois des charrettes de fumier déversées sur le passage de la procession de la Saint-Jean, le saint patron de Fronton. «
Méfiez-vous de lui, lui avait-t-il dit,
le fait qu’il soit un peu votre parent ne le fera pas hésiter à vous ridiculiser publiquement chaque fois qu’il le pourra. Ne cédez surtout pas, mon fils, à la tentation de répondre à ses provocations, cela ne ferait qu’attiser sa haine ». Pourtant ce n’était pas de la haine, mais il était mécréant, et mécréant il se devait de se montrer, juste une question d’honneur. Dans la famille on racontait, sans doute pour adoucir un peu le portrait de l’aïeul, qu’en apprenant la nomination de l’abbé à Fronton il aurait même laissé échapper un vague compliment. «
C’est une promotion» aurait-il admit sans desserrer les dents. Le fond n’était donc pas si mauvais.
Au moment où ses pas l'eurent amené au niveau de la maison familiale des Bessières, l’abbé reconnût la voix du Pincard. «
Sale bête » cria l’homme. L’abbé faillit sursauter, mais il n’en montra rien et resta ostensiblement le nez dans son bréviaire. Il ne lisait plus, tous les sens à l’affût, mais le livre lui permit de garder une certaine contenance. «
Bougre de bestiasse, cria le vigneron,
au trot! ou je vous brise le dos!». L’abbé faillit bien empoigner sa soutane et se mettre à trotter, mais il réalisa que si quelqu’un le voyait ainsi fuir devant l’ennemi, il serait la risée de ses ouailles pour quelques décennies. Il décida donc de faire face, ou presque. Il ne s’arrêta pas, mais il tourna la tête vers sa droite, en direction des injures, et, aussitôt, il comprît son erreur!
Deux grands chevaux maigres, noirs comme des corbeaux, étaient attelés à la charrette du vigneron, et c’est après eux que celui-ci en avait, pas après le curé, que du haut de sa colère et de son siège de charretier il n’avait même pas vu arriver. Tout à sa surprise l’abbé s’arrêta net. C’est à ce moment que le Pincard le vît et cela ne fît que décupler son ardeur à vociférer, trop heureux d’avoir l’occasion de faire sonner quelques jurons blasphématoires autour des oreilles du curé. «
Putains de créature(s) du diable, vous avez la cervelle aussi noire que la robe ! » hurla-t-il sans qu’on puisse dire s’il parlait du pelage des chevaux ou de la soutane de l'ecclésiastique. Ce dernier fit mine de rien et ne se démonta pas. Il s’était arrêté, il fallait maintenant qu’il fasse bonne figure. Et puis, ces deux animaux un peu efflanqués, il lui semblait bien les avoir déjà vus quelque part.
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Quelque chose ne va pas, Pierre ? lança-t-il, un léger sourire caché au coin de sa moustache.
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Je viens d’acheter ces saloperies de chevaux, hier à la foire, et ce matin pas moyen de leur faire mettre un pied devant l’autre, mille dieux ! »
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Et à qui vous les avez achetés ?
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A cette pute d’entrepreneur des pompes funèbres de Villemur. Ils ont un corbillard au-to-mo-bi-le maintenant là-bas, macarel ! Après la foire, il me les a amenés ici, et pour le prix il m’a même laissé le vieux corbillard, l’enfant de salaud ! J’ai dû le cacher sous la remise !
«Mais c’est bien sûr ! se dit l’abbé, je savais bien que je les connaissais ces bêtes-là!» Il avait fait quelques remplacements pour son voisin le vieux curé de Villemur, ces derniers mois, sans doute quelque enterrement, et c’est là qu’il avait croisé ces deux bêtes noires.
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Vous vous trompez de méthode, ce n’est pas ainsi que vous les ferez avancer...
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Parce que vous pensez connaître quelque chose aux chevaux, bougre de curé, occupez-vous déjà de vos brebis bêlantes, ça suffira bien !
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Où vouliez-vous aller ? insista la curé, sûr de tenir une petite revanche.
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A ma vigne, té, bougre d’ase !
L’abbé chercha alors la page du Requiem dans son bréviaire, prît la direction de la vigne du Pincard, et entonna le chant des morts de cet air monocorde dont seuls les gens d’église ont le secret. Le Pincard eût à peine le temps de s’accrocher à son siège, la charrette s’ébranla, les chevaux emboîtant le pas de ce curé qui savait si bien leur parler.
Tout en calculant la date de la prochaine foire aux bestiaux -pour revendre les bêtes- le Pincard enfonçât encore un peu plus son chapeau sur sa tête, comme pour mieux cacher sa honte. Il ne fît surtout aucun commentaire, mais il savait bien que, deux pas devant les chevaux, ce bougre de curé psalmodiait le Requiem avec un grand, un très grand sourire aux lèvres.